Elon Musk est devenu aujourd’hui le premier trillionaire de l’histoire. Plusieurs médias attribuent ce basculement à l’envol de la valeur de SpaceX, qui a propulsé sa fortune personnelle au-delà du seuil symbolique du trillion.
Il y a encore quelques mois, Musk occupait un rôle officiel au sein du pouvoir américain. Il n’est plus formellement membre du gouvernement depuis 2025, mais il reste l’exemple le plus spectaculaire d’une confusion grandissante entre fortune privée, influence politique, infrastructures stratégiques et récit idéologique.
Car Musk ne vend pas seulement des voitures, des fusées ou des abonnements. Il contrôle aussi, à travers Starlink, un réseau de télécommunications devenu si décisif qu’il peut peser sur le cours des guerres selon celles et ceux qui y ont accès. En Ukraine, des reportages ont montré à quel point l’activation ou la coupure de ce réseau pouvait avoir des effets militaires concrets.
Depuis longtemps, il mobilise aussi l’imaginaire de la science-fiction : civilisations multiplanétaires, destin cosmique de l’humanité, conquête de Mars, dépassement de la Terre. Je connais cet imaginaire. Je l’ai aimé moi aussi. naivement Je l’aime encore comme littérature, comme terrain de jeu pour la pensée, comme machine à rêves.
Mais la vie, l’écologie et la réflexion sur les limites planétaires m’ont appris autre chose : ce rêve devient dangereux lorsqu’il sert d’alibi à la prédation. On ne peut pas continuer à ravager la seule planète connue à porter la vie en prétendant préparer notre salut sur une planète morte.
C’est aussi l’un des fils de Sur la route du Silicium. Cette fiction sonore se déroule en 2172, plusieurs décennies après la chute de la civilisation des milliardaires. Les survivants y reconstruisent des formes de solidarité, de savoir partagé et de subsistance, loin de l’ivresse extractiviste qui a conduit à l’effondrement.
Dans cette histoire, le grand méchant s’appelle Alpha Sun, le CEO des CEO. Ce personnage n’est pas seulement une caricature. Il est la forme dramatique d’une intuition politique simple : quand une seule personne concentre trop de richesses, trop de moyens techniques et trop de pouvoir symbolique, l’abus n’est plus un accident. Il devient une logique.
Nous devons donc poser des limites. Nul ne devrait pouvoir accumuler une richesse telle qu’elle exerce sur la société la gravité d’un trou noir. Les gains captés par une poignée d’oligarques doivent être redistribués. Les robots et les systèmes automatisés qui remplacent du travail humain doivent contribuer, eux aussi, à l’impôt et à la protection sociale. Et les géants de l’IA, devenus des infrastructures de pouvoir, doivent au minimum relever d’un contrôle public partiel et partager leurs richesses.
Nous ne sommes pas la main-d’œuvre corvéable d’un club VIP de milliardaires fascinés par leur propre reflet dans le hublot d’une fusée. La science-fiction mérite mieux que de servir d’argument marketing à des empires privés. Elle peut encore nous aider à imaginer non pas la fuite hors du monde, mais la justice ici, sur Terre.

