L'édito de Seb

Les 10 mecs avec qui je voudrais dîner (et pourquoi ils ont changé ma vie) Une série en 3 parties — à paraître chaque vendredi

Les 10 mecs avec qui je voudrais dîner (et pourquoi ils ont changé ma vie) Une série en 3 parties — à paraître chaque vendredi

Vendredi, Juillet 3, 2026

Pierre-Auguste Renoir, Le Déjeuner au bord de la rivière (Les Canotiers), 1875, huile sur toile, 55,1 x 65,9 cm, Art Institute de Chicago

Il y a des gens qui vous fabriquent.

Pas parce qu'ils vous connaissent. Parce que leur travail a croisé le vôtre au bon moment — celui où vous cherchiez une boussole, une permission, une preuve que c'est possible.

J'en ai fait la liste. Dix mecs (et une meuf — Kim, tu comptes double). Dix artistes, créateurs, bâtisseurs, avec qui j'aimerais m'asseoir, commander un bon plat, et parler vrai. Pas d'interview promo. Pas de networking. Juste : « Voilà ce que tu as changé chez moi. Dis-moi comment tu as fait. »

La liste :

  1. Ice-T — Le hardcore comme éthique.
  2. Kim Gordon — Le cool qui vieillit sans se rider.
  3. Serge Brussolo — La lie qui vaut tout l'or.
  4. Denis E. Taylor — L'autopub qui devient canon.
  5. Tim Cook — L'autorité calme qui forge l'écosystème roi.
  6. Hans Zimmer — L'architecte émotionnel qui partage ses outils.
  7. Tyler Stout — L'affiche qui lit le film mieux que la bande-annonce.
  8. Denis Villeneuve — Le blockbuster d'auteur sans compromis.
  9. Aaron Sorkin — Le dialogue comme musique, l'utopie comme arme.
  10. Robert Zemeckis — L'inventeur technique au service de l'âme. Le meilleur pour la fin.
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Pourquoi trois semaines ?

Parce que dix portraits, ça se savoure. Un par jour pendant dix jours ? Trop vite. Un par semaine pendant dix semaines ? Trop long.

Trois parties. Trois vendredis. Quatre, trois, trois.

  • Semaine 1 (aujourd'hui) : Ceux qui m'ont appris à ne pas plier — Ice-T, Kim Gordon, Serge Brussolo, Denis E. Taylor.
  • Semaine 2 : Ceux qui construisent des mondes qui tiennent — Tim Cook, Hans Zimmer, Tyler Stout, Denis Villeneuve.
  • Semaine 3 : Ceux qui racontent l'humain à hauteur de système — Aaron Sorkin, Robert Zemeckis.

Chaque partie tient debout. Les trois ensemble racontent une trajectoire : la révolte → l'architecture → la transmission.

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Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?

Parce que j'ai 54 ans depuis quelques jours. Parce que je dirige Glitch Publishing, j'écris Cœur Galactique et Paname 404. Parce que je bosse en marketing dans un grand groupe le jour, et que je bâtis mon écosystème la nuit.

Parce que chaque nom de cette liste a posé une pierre dans mon édifice. Et qu'il est temps de leur dire — et de vous dire comment.

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Ce que vous allez lire

Pas de l'hagiographie. De l'analyse intime.

Comment Ice-T m'a appris à tracer ma ligne rouge. Comment Kim Gordon me prouve qu'on peut vieillir en durcissant son art. Comment Brussolo a pondu ses œufs toxiques dans mon cerveau à 15 ans — et pourquoi j'en ai fait ma première pièce de théâtre. Comment Taylor m'a montré que l'autopub n'est pas un plan B, c'est une posture.Comment Cook, Zimmer, Stout, Villeneuve construisent des mondes cohérents — et ce que j'en vole pour les miens. Comment Sorkin et Zemeckis racontent l'humain face au système.

Ice-T : Le hardcore comme philosophie de vie

Je l'ai découvert à 17-18 ans avec Home Invasion. Pas Rhyme Pays, pas O.G.Home Invasion. L'album est sorti en 93, cet été là Je l'ai chopé en import, en CD, comme une initiation clandestine.

Ce qui m'a frappé d'entrée, c'est le disclaimer. 60 secondes. Une liste d'insultes, de gros mots « hardcore », et la conclusion : « Si ça te pose problème, va te faire foutre. » Pas de « Parental Advisory » passif. Lui est l'avertissement. Il annonce la règle : ici, on parle vrai. Si tu tiens pas, dégage.

Home Invasion, c'est l'incarnation du hardcore pour moi. Pas le son — l'éthique. L'anti-sellout. Ice-T n'a jamais plié. Il a refusé de censurer Cop Killer, il a quitté Warner plutôt que de plier, il a monté son propre label (Rhyme Syndicate), il a fait du métal avec Body Count parce que c'était pas ce qu'on attendait de lui. La cohérence sur 40 ans, c'est rare.

Aujourd'hui, il poste des aphorismes sur Threads. Courts, secs, parfois brutaux, toujours justes. « Le respect se gagne pas, il se maintient. » « Tu peux pas être un leader si t'as peur de perdre des gens. » Il a 66 ans, il est toujours là, il est intact.

Le gamin de South Central qui chante Cop Killer en 92 devient le lieutenant Fin Tutuola dans Law & Order: SVU pendant 25 ans — la série la plus « establishment » qui soit. Il n'a pas infiltré l'institution pour s'y dissoudre. Il l'a rendue crédible. Sa street credibility, il la pose sur la table et il dit : « Maintenant, écoutez. »

Body Count : trois potes d'enfance partis (D-Roc, Mooseman, Beatmaster V). Lui et Ernie C qui tiennent le drapeau. Chaque concert, chaque disque : ils jouent pour ceux qui ne peuvent plus.

Si je dîne avec lui, je ne commande pas pour lui (il mange clean, mais il aime le soul food bien fait). Je lui demande : « C'est quoi, la ligne rouge que t'as jamais franchie ? Celle qui sépare "faire carrière" de "se vendre" ? »

Parce que moi, à Glitch Publishing, sur Sur la Route du Silicium et Coeur Galactique, c'est exactement cette ligne que j'essaie de tenir.

Kim Gordon : Le cool qui vieillit sans se rider

Je l'écoute depuis mes 16 ans. 38 ans plus tard, elle n'a pas bougé d'un millimètre — elle a juste creusé plus profond.

Sonic Youth, c'était la bande-son du New York alternatif qui me faisait rêver. Ces guitares désaccordées, ces accords « dingues », ce bruit qui n'en était pas un — pour moi, c'est ce qui sonne le mieux à l'oreille. Ils ont inventé un langage : le noise devenu heavy, le brut devenu nuance. Ils jouaient dans les squats de la planète, ils ont joué à Moscou en 1989, à la fin de l'URSS, dans une salle où personne ne savait comment réagir. Et au cœur du dispositif, il y avait Kim — basse, chant, présence. Proche de la Factory, de Lou Reed, de tout ce que New York a porté de plus libre.

Puis Sonic Youth se dissout (2011). Et là, Kim Gordon ne s'arrête pas. Elle a 66 ans. Elle sort No Home Record (2019), The Collective (2024), Play Me (mars 2026). Trois albums solo en sept ans, plus radicaux, plus électriques, plus « elle » que jamais. Elle a 72 ans aujourd'hui, et elle est probablement plus puissante, plus hardcore, plus créatrice que certaine star de 20 ans.

C'est ça qui me touche, moi qui approche de la retraite, qui n'ai pas dit mon dernier mot, qui compte bien défricher jusqu'au dernier souffle. Elle incarne la preuve qu'on peut vieillir sans vieillir son art. Qu'on peut progresser, mûrir, apaiser le son sans faire la moindre concession. Que le cool n'est pas une pose de jeunesse — c'est une discipline de toute une vie.

Elle a traversé le boys' club noise, l'a fait exploser de l'intérieur, a écrit Girl in a Band (mémoires, 2015), continue de peindre, de performer, de questionner le consumérisme, la place des femmes, l'absurdité du monde. Et elle le fait avec cette voix mi-chantée mi-parlée, ce détachement qui n'est pas du cynisme — c'est de la lucidité assumée.

Si je dîne avec elle, on ne parle pas de gloire. On parle de comment on tient la distance. Comment on garde l'oreille affûtée, le geste juste, la rage froide. Comment on devient, à 70 ans, la quintessence du cool — pas celle qu'on regarde, celle qu'on est.

Serge Brussolo : La « littérature de gare » qui pond des œufs toxiques

Je l'ai découvert à 15-16 ans, dans les Fleuve Noir — ces petits livres noirs de 150 pages, illustrations étranges, étiquetés « littérature de gare » par l'establishment qui les regardait de haut. Erreur fatale. Brussolo, c'est un des plus grands génies français de l'imaginaire, point final.

De 15 à 30 ans, je l'ai lu compulsivement. Chaque bouquin : un concept, tourné, retourné, amplifié au maximum. Il « rentabilise » ses idées comme personne — il en extrait toute la substantifique moelle, il les pousse jusqu'à l'absurde, l'horrible, le sublime. Il a pondu ses œufs toxiques dans mon cerveau malade, et ils n'ont jamais cessé d'éclore.

Le sommet, pour moi : « Enfer vertical en approche rapide » (couverture rouge, un diable). Un milieu carcéral, une expérience sur les détenus, une descente verticale — physique, mentale, métaphysique. Ce livre m'a marqué au fer à 18-20 ans. Au point que j'ai monté une pièce de théâtre inspirée du roman, au Théâtre de l'Européen (Rue Bio, 17e), avec des potes des Arts Déco et de l'Atelier Ourdé. J'ai écrit, dirigé, .... C'était mon premier vrai projet mené à bout. Une expérience fondatrice, née de Brussolo.

Aujourd'hui, je le mets au même niveau que Frank Herbert dans mon « logiciel de base ». Dune est peut-être supérieur littérairement — mais pour l'imaginaire pur, la densité conceptuelle, la fécondité toxique, Brussolo pèse aussi lourd.

Il a 74 ans maintenant (né 1951). C'est le seul de ma liste avec qui j'ai une chance réelle de dîner — je dois connaître des gens qui le connaissent. Ça va se faire.

Je veux savoir ce qu'il mange. Et lui dire : « Merci d'avoir été la lie qui valait tout l'or. »

Denis E. Taylor : L'autopub qui devient canon

Je l'ai découvert par hasard, sur Goodreads quelques mois apres la sortie de  Nous sommes Bob (We Are Legion). Première ligne, et j'étais dedans. Pas de mise en route, pas de mur de jargon — une voix, un rire, une situation absurde, et hop, on court dans l'escalier.

Ce qui me frappe chez Taylor, c'est la trajectoire autant que l'œuvre. Programmeur pendant 35 ans, il se met à écrire à la cinquantaine. S'autopublie. Ne mendie pas la validation de l'institution SF. C'est la communauté qui valide — d'abord sur Amazon, puis Audible, puis les grands éditeurs qui reviennent vers lui. C'est exactement le chemin que je respecte : faire le travail, le mettre dans le monde, laisser les lecteurs trancher.

Le Bobiverse, c'est l'univers étendu ultime. Une sonde von Neumann, une IA qui se réplique, des centaines de « Bob » qui divergent, s'engueulent, philosophent, explorent, se sacrifient. Taylor explore l'altérité avec des clones du même personnage — c'est le coup de génie de Jenny (sa femme, qui a eu l'idée de départ). Chaque Bob est une facette, une réponse différente à la même question : « Qu'est-ce qu'on fait de notre immortalité ? »

C'est cohérent, drôle, généreux, humain. Intellectuellement costaud sans être « hard science » au sens chiant du terme. Greg Egan, lui, fait des maths à chaque page — j'adore, mais c'est une autre gymnastique. Taylor, il maîtrise sa physique, son ingénierie, mais il ne laisse jamais la technique manger l'histoire. La tech est au service du fun, du vertige, de l'émotion.

Et ça, c'est ma ligne éditoriale à moi. le Solvers, mon univers étendu, narré par Sol (notre Soleil, vivant, conscient) — j'ai piqué le système de « nommage » du Bobiverse de Taylor, assumé, avec respect. Mais moi, je vais plus dans le « space opera souple » : du son dans le vide, de la gravité à géométrie variable. Pas parce que je ne connais pas la physique, mais parce que ma priorité, c'est la sensation, pas la simulation.

Pour moi, le boulot de l'auteur, c'est de prendre tout le monde par la main et de courir dans l'escalier très vite en procurant des sensations fortes. Pas de demander un PhD avant d'ouvrir le livre.

J'ai tenté Le Problème à trois corps quatre fois. Quatre échecs. C'est une œuvre que les gens très intelligents trouvent formidable — mais moi, elle me tient à distance. Le Bobiverse, lui, m'accueille. Dès la première ligne.

C'est pour ça que je veux dîner avec lui. Pas pour parler technique. Pour lui dire : « Merci d'avoir prouvé qu'on peut être rigoureux, ambitieux, conceptuellement riche — et fun. En même temps. Sans s'excuser. »

Quatre artistes. Quatre refus de plier. Ice-T qui garde sa rue en entrant dans l'institution. Kim Gordon qui vieillit en durcissant son art. Brussolo qui transforme le mépris de l'establishment en carburant. Taylor qui contourne les gardiens du temple pour aller droit aux lecteurs.

Refuser de plier, c'est bien. Bâtir un monde qui tient, c'est mieux.

Partie 2 la semaine prochaine : Tim Cook, Hans Zimmer, Tyler Stout, Denis Villeneuve — ceux qui construisent des mondes cohérents, à l'échelle planétaire ou intime.

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Rdv vendredi prochain pour la Partie 2.

D'ici là : qui serait à votre table ? Dites-le en commentaire. Je lirai tout.

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