Seb Joncoux crée des récits et des podcasts pour explorer notre époque — ses créateurs, ses technologies, ses dérives et ses promesses. Il a fondé Glitch Publishing, un label indépendant tourné vers les imaginaires sonores et la science-fiction.
PARTIE 3
Aaron Sorkin : Le dialogue comme musique, l'utopie comme arme

Je ne crois pas qu'on deviendrait potes. Sorkin a cette intensité, cette exigence, ce besoin de contrôle qui font les génies difficiles. Mais putain, quel génie.
The West Wing, je l'ai achetée plusieurs fois : DVD, coffrets, et tout récemment en streaming parce que plus de lecteur physique. C'est l'œuvre magistrale de la présidence idéale. Aujourd'hui, avec l'effondrement de l'empire américain sous nos yeux, cette utopie politique — des gens brillants, éthiques, qui essaient de faire le bien dans la machine — c'est ce qu'il y a de plus beau jamais filmé sur la Maison Blanche.
Et ces walk-and-talk : plans-séquences interminables, caméra qui recule devant des acteurs qui marchent vite, débitent des dialogues complexes dans les couloirs. Ça coûte rien. Ça change tout. Une dynamique dingue. Sorkin n'a peut-être pas inventé le concept, mais il l'a magnifié. C'est du théâtre filmé, de la musique visuelle.
The Social Network (2010) : prophétique. Et là, suite officielle : The Social Reckoning, sortie le 9 octobre 2026. Sorkin écrit, réalise, produit. Jeremy Strong en Zuckerberg. Basé sur les Facebook Files, la lanceuse d'alerte Frances Haugen. C'est un geste politique. Meta = prédateur numéro un aujourd'hui. Sorkin retourne l'arme contre le système qu'il a contribué à mythifier.
Moneyball (2011) — Le Stratège en France — même intelligence : Brad Pitt, Jonah Hill, l'histoire vraie d'un entraîneur qui change le baseball par la data. Sorkin transforme un article de magazine en film qui réinvente la manière de raconter le réel.
J'ai suivi sa MasterClass. Technique impressionnante, très différente de la mienne. Lui : docu-fiction, ancrage réel, rythme symphonique, « dialogue ≠ comment parlent les gens » — c'est de la musique, des arias, du contrepoint. Moi : pur imaginaire, SF, espace, son dans le vide. Mais le socle est le même : la structure. Aristote. Trois actes. Chase your protagonist up a tree, throw rocks, get them down (or not).[masterclass]
Sorkin, c'est le GOAT des scénaristes actuels. Pas juste « bon » — il fait exister ses histoires. Il a eu le boulot, les moyens, la liberté. Ça force le respect.
Si on dîne : resto chic LA, hors de prix. Je lui tends un de mes scripts (Cœur Galactique ? Paname 404 ?). « Lis ça. Donne-moi tes notes. » Ça serait le plus beau cadeau.
Robert Zemeckis : Le meilleur pour la fin

J'ai 54 ans. Je suis né en 1972. Ça fait que j'ai vécu 28 ans de cinéma au XXe siècle, et beaucoup de films importants du XXe siècle ont été faits par Robert Zemeckis.
Retour vers le futur : quand je le vois, c'est tellement formidable que ça se négocie pas. C'est comme la Bibliothèque de France. C'est là. Tu sais que c'est formidable. C'est une œuvre qui existe par elle-même. Le voyage dans le temps, ça m'émerveillait à l'époque. Je savais pas ce qu'était le cinéma. Mais je sentais que c'était ça, le cinéma.
Forrest Gump : un film que j'adore. Vraiment magnifique.
Mais mon film préféré de tous les films que j'ai vus, c'est Contact*.
Dans mon podcast de cinéma où je présente les 197 meilleurs films de l'histoire du cinéma, le numéro 1, c'est Contact*.
Je me rappelle parfaitement du jour où je l'ai vu. C'était au Pathé Wepler de la place de Clichy, à l'époque où j'habitais là. Je suis sorti du film totalement bouleversé. D'ailleurs, à la même séance, il y avait mon copain Brahim Fritta — qui est réalisateur maintenant. Je sais pas dans quel état il était parce que j'ai pas été capable de lui parler. Je suis parti marcher dans Paris, pendant des heures, pour essayer de processer ce film qui m'avait vraiment totalement ébranlé.
Je pense que je n'ai pas d'autre but dans la vie que d'être capable de produire le même questionnement, le même trouble, que Contact a produit en moi ce jour-là. Si un jour je réussis à faire ça à une personne, j'aurai réussi ma vie, et je pourrai mourir instantanément.
C'est à la fois beau, puissant, intéressant, divertissant, d'une profondeur totale, totalement philosophique, tout en étant extrêmement accessible. C'est, pour moi, l'œuvre totale et parfaite de l'imaginaire. C'est à ça que ça sert, l'imaginaire.
Zemeckis, c'est marrant parce que je pense que c'est un mec qui se perçoit plutôt comme un technicien. Je suis même pas certain qu'il se perçoive comme un artiste. Il a une grande fascination pour les effets spéciaux, il a fait pas mal de films en images de synthèse, il a monté un studio (ImageMovers Digital). Et du coup, je pense que c'est vraiment un des inventeurs du cinéma moderne.
D'ailleurs, dans ma liste, il manque un de ses films extrêmement important, qui est parmi mes films préférés de ces dernières années : Here (2024). Un film magnifique, en un seul plan-séquence pour tout le film : la caméra ne bouge pas, et c'est tout ce qui est filmé par la caméra qui bouge. Là encore avec Tom Hanks.
Ce que ça me dit : des mecs qui bossent ensemble sur plusieurs décennies — Forrest Gump (Hanks 30 ans), Here (Hanks 60-70 ans) — c'est qu'évidemment Zemeckis, c'est un mec fiable et valable. Tu reconnais la qualité des gens à la longueur de leurs amitiés. Si Tom Hanks se pointe chez toi pendant 30 ans, c'est que le réal, c'est pas un f.de p. Et ça, ça joue.
Ce qui est marrant en plus, c'est que Zemeckis n'est pas une star. Je pense qu'il y a personne qui sait comment il s'appelle dans la rue. C'est un mec qui doit pouvoir marcher en totale tranquillité, sans que jamais personne lui tombe sur le rablai. Alors que pour moi, c'est clairement le plus grand réalisateur que je connaisse. Beaucoup moins branché que Lynch, par contre — mais au-dessus, à mon point de vue. Total respect.
Si on dîne ensemble, je lui demande de parler de Contact. Et de Carl Sagan. Parce qu'ils ont travaillé ensemble. Carl Sagan, même si moi je suis français et que j'ai pas grandi sous ses auspices, a eu une influence extrêmement positive sur l'humanité, sur l'Amérique — et cette influence n'a pas été remplacée à sa mort par quelqu'un d'équivalent. Cette influence positive, elle s'incarne dans Contact*.
Le livre Contact, je l'ai lu de nombreuses fois. J'ai trois exemplaires chez moi (un ou deux en anglais, un en français, ou l'inverse). C'est d'une profondeur philosophique totale. C'est ce à quoi sert l'art, de mon point de vue.
Coda
Dix places à table.
- Ice-T : le hardcore comme éthique.
- Kim Gordon : le cool qui vieillit sans se rider.
- Serge Brussolo : la lie qui vaut tout l'or.
- Denis E. Taylor : l'autopub qui devient canon.
- Tim Cook : l'autorité calme qui forge l'écosystème roi.
- Hans Zimmer : l'architecte émotionnel qui partage ses outils.
- Tyler Stout : l'affiche qui lit le film mieux que la bande-annonce.
- Denis Villeneuve : le blockbuster d'auteur sans compromis.
- Aaron Sorkin : le dialogue comme musique, l'utopie comme arme.
- Robert Zemeckis : l'inventeur technique au service de l'âme. Le meilleur pour la fin.
Dix façons de tenir la ligne. Dix mondes construits. Dix histoires qui transpercent.
Et moi, au milieu, qui essaie de cuisiner quelque chose a ma sauce.



