Seb Joncoux crée des récits et des podcasts pour explorer notre époque — ses créateurs, ses technologies, ses dérives et ses promesses. Il a fondé Glitch Publishing, un label indépendant tourné vers les imaginaires sonores et la science-fiction.
1 000 milliards
Il n'est pas rare, ces derniers mois, d'assister à un spectacle absurde sur les marchés financiers. En l'espace d'une seule journée, 1 000 milliards de dollars peuvent s'évaporer. Une simple déclaration politique de Donald Trump concernant la fermeture potentielle du détroit d'Ormuz avant l'ouverture du lundi suffit à pulvériser des valorisations boursières colossales, gonflées à bloc par l'emballement autour de l'intelligence artificielle.Je me suis alors fait la réflexion : c'est tout de même insensé que notre système puisse faire disparaître autant de richesses virtuelles, sans que le monde physique ne s'arrête de tourner. À mon échelle, perdre une fraction infime de cette somme aurait des conséquences désastreuses. Mais là, les indicateurs restent au beau fixe. On brûle de la valeur dans un grand feu de joie immatériel. Cette déconnexion totale entre le réel et cette richesse fantôme m'a amené à une conclusion vertigineuse : notre civilisation contemporaine court à toute vitesse vers le néant.
La limite des 24 heures et la "liqueur de richesse"
Dans les récits de science-fiction, les milliardaires font de parfaits antagonistes. Par leur action, ils extraient une sorte deliqueur de richesse, distillée à partir du travail massif de millions d'individus, pour la concentrer au sommet d'une pyramide financière.Mais prenons un homme comme Elon Musk, dont le patrimoine frôle le millier de milliards de dollars. Il a beau posséder les plus beaux palaces et des dizaines de yachts de cent mètres de long, il se heurte au mur implacable de la condition humaine : il n'a qu'un seul corps, et ses journées ne comptent que 24 heures. Il ne peut dormir que dans un seul lit à la fois, dans une seule cabine.Cette situation me rappelle l'époque du piratage de masse. Un ami avait téléchargé des centaines de gigaoctets de MP3 — bien plus de musique qu'il ne pourrait en écouter au cours d'une vie entière. Possédait-il réellement cette musique ? Non, puisqu'il lui était physiquement impossible d'y accéder. Il en va de même pour l'hyper-richesse : au-delà d'un certain seuil, elle devient impossible à consommer. Ces milliardaires n'accèdent plus à leur propre fortune.
Le pouvoir comme pansement d'un abysse intérieur
Si l'accumulation matérielle devient physiquement inutile, quel est le but de cette course ? La réponse réside dans le pouvoir et l'influence.On observe ces ultra-riches tenter de manipuler des élections en Europe ou s'ingérer dans les plus hautes sphères politiques américaines. Mais pour quoi faire ? Souvent, la finalité se résume à faire baisser leurs impôts. C'est d'une vacuité tragique. Utiliser une influence mondiale pour optimiser une fortune dont on ne peut déjà plus jouir est un non-sens absolu.Cela confirme l'existence d'un abysse intérieur. Une faille narcissique vertigineuse qu'ils tentent de combler par la possession frénétique et la validation externe. Or, ce vide ne peut trouver d'apaisement que dans l'expression de soi, dans l'art, ou dans l'humanité des relations véritables — aimer ses amis, élever ses enfants — et non en empilant des yachts toujours plus longs.
Ouroboros : une crise maniaque vieille de 6 000 ans
C'est là que le constat devient abyssal. Notre civilisation ressemble de plus en plus à l'Ouroboros, ce serpent mythologique qui se dévore lui-même.Depuis l'invention de l'agriculture et de la hiérarchie il y a environ 6 000 ans, l'humanité a rompu un équilibre fondamental. Les chasseurs-cueilleurs ne travaillaient qu'une poignée d'heures par semaine, consacrant le reste de leur temps à leur vie sociale. Aujourd'hui, nous travaillons toujours plus, pour concentrer la valeur au sommet d'une pyramide incapable de l'embrasser.N'est-ce pas là le symptôme d'une pathologie collective ? À l'échelle de l'horloge cosmique de 24 heures, cette civilisation industrielle ne représente que quelques millièmes de seconde. L'humanité semble traverser une véritable crise maniaque. Nous sommes « debout sur l'accélérateur » : nous voyons le mur se rapprocher, mais nous continuons d'accélérer.
Le demi-sandwich, l'IA et le Jugement Dernier
Dans cette course folle, la technologie n'est qu'un carburant supplémentaire dans la fusée. Et contrairement aux fantasmes, je ne crois pas que l'Intelligence Artificielle Générale (AGI) vienne nous sauver.La comparaison énergétique parle d'elle-même : le cerveau humain n'a besoin que de 20 watts d'énergie — soit environ l'équivalent d'un demi-sandwich — pour accomplir des merveilles de réflexion et de conscience tout au long d'une journée. Les modèles d'IA actuels, eux, nécessitent des mégawatts équivalents à des réacteurs nucléaires pour fonctionner. Tant que la technologie ne fera pas preuve de la même sobriété que le vivant, elle restera une simple machine à calculer, incapable de conscience, qui accélère notre consommation de la biosphère.Mais cette explosion destructrice laissera tout de même une trace lumineuse. L'humanité aura créé la culture, la poésie, l'artisanat et la musique. Et cette musique — qui occupe une place immense dans ma vie avec mes synthétiseurs — n'aurait pas pu exister sans cette technologie et cette folie accumulatrice.Si un jour nous devons faire face à un Jugement Dernier pour avoir ravagé la seule planète habitable connue, mon vœu le plus cher est que nous puissions brandir notre art. Que nous puissions justifier notre passage par le sens, la réflexion et la beauté que nous avons su créer, et pas seulement par des taches de pétrole laissées sur le sable.



