« Nous avons transformé la peur de l'inconnu en modèle économique. Et nous appelons ça de la stratégie. »
Il y a dix ans, je lançais ma première histoire dans le vide. Personne ne connaissait mes personnages, mes mondes, ma voix. Chaque auditeur conquis était une victoire sur l'indifférence. Aujourd'hui, je m'apprête à lancer Le Solvers — l'univers étendue de Cœur Galactique, ma série amirale. Et pour la première fois, je ne pars pas de zéro. Je pars d’une IP « pré-vendu ».
Hollywood a un nom pour ça : IP. Intellectual Property. Une propriété intellectuelle qui a déjà fait ses preuves — livre, jeu, BD, franchise — et qui arrive sur le marché avec son public dans la poche. Les studios l'appellent « pre-sold » : pré-vendu. L'audience est là avant la première image. Le risque est amorti avant le premier euro dépensé.
Moi, je l'appelle la rente de notoriété.
La psychologie derrière le business
Il y a une étude qu'on cite peu dans les comités de lecture : l'effet de simple exposition (mere exposure effect). Démontré dès les années 60 par le psychologue Robert Zajonc, il dit une chose vertigineuse : nous aimons davantage ce qui nous est familier, pour la seule raison qu'il nous est familier.[thedecisionlab]
Pas besoin de qualité. Pas besoin de nouveauté. Juste de répétition.
C'est pour ça que les bandes-annonces augmentent l'appréciation du film : elles transforment l'inconnu en connu avant même la séance. C'est pour ça qu'on réécoute Bohemian Rhapsody pour la 400e fois au lieu de cliquer sur le nouveau disque d'un inconnu. C'est pour ça que l'algorithme vous ressert The Office plutôt qu'une série suédoise de 2023 que vous adoreriez — si seulement vous la découvriez.
Notre cerveau est une machine à économie cognitive. La nouveauté coûte cher : attention, effort, incertitude. Le connu est gratuit. Confortable. Sûr.
L'industrie a compris. Et elle en abuse.
Regardez les sorties cinéma 2024-2025. Regardez les tops Netflix, Disney+, Prime. 12% seulement des nouveaux films/séries sont des IP originales. Le reste ? Suites, reboots, spin-offs, adaptations d'IP nées — pour la plupart — entre 1965 et 1985.
Star Wars (1977). Dune (1965). Alien (1979). Star Trek (1966). Fondation (1951). Le Seigneur des Anneaux (1954).
Deux générations d'auteurs ont bâti les cathédrales. Nous, on loue les chapelles pour y faire du Airbnb.
Et la science-fiction — notre genre, celui qui doit explorer l'inconnu, questionner le réel, imaginer l'après — est devenue le conservatoire de ses propres gloires passées. George Lucas ne savait pas ce qu'est TikTok, l'IA générative, l'effondrement de la biodiversité, la post-vérité.
Pourtant, c'est son univers qu'on nous ressert pour « parler du futur ».
Ma propre contradiction — et pourquoi je l'assume
Je lance Paname 404 dans le Solvers.
J'utilise ma propre IP, mon propre « pré-vendu ». Cœur Galactique a son public (35000 écoutes dans 11 pays), sa notoriété, sa rente. Je m'en sers pour emmener mes auditeurs plus loin, plus large, plus souvent.
Est-ce une trahison ? Non. C'est une lucidité.
Mon objectif n'a pas changé en dix ans : raconter les histoires les plus libres possibles au plus grand nombre possible de francophones.
Si la rente de notoriété est le péage pour atteindre ce « plus grand nombre », je le paie. Mais je refuse qu'elle devienne mon horizon.
Le Solvers n'est pas une suite confortable. C'est une expansion : de nouveaux personnages, de nouvelles thématiques, d'autres angles sur le même réel.
Mon bac à Lego est enfin assez solide pour qu'on y construise autre chose que le château de la notice. Je joue avec la rente — pas pour elle.
La peur civile
Mais au-delà de mon micro, je vois la chambre d'écho se refermer sur toute une civilisation.
Les années 2020 sont l'ère de la validation permanente. On ne rencontre plus que ce qu'on a déjà liké. On ne découvre plus — on se fait recommander. La dissonance cognitive est devenue un bug à corriger, plus une feature à explorer.
Et si la rente de notoriété n'était que la version industrielle de notre peur collective de l'inconnu ?
Peur de l'inconnu économique : « Finance-moi du prouvé. » Peur de l'inconnu algorithmique : « Montre-moi du semblable. » Peur de l'inconnu culturel : « Raconte-moi l'histoire que je connais déjà. »
On a remplacé la frontière par le miroir.
Le pari de Glitch
Alors voici ce qu'on fait, chez Glitch Publishing.
On utilise la rente — Cœur Galactique — pour financer la frontière.
On achète de la notoriété pour offrir de la nouveauté.
Parce que si personne ne paie pour l'inconnu, l'inconnu meurt. Et avec lui, la capacité d'une civilisation à s'imaginer autrement.

